D'un coté
Hannes Böhringer Les hommes oscillent et réfléchissent. Mais le temps presse. Il leur faut prendre une décision. Ils sont résolus parce qu’en leur for intérieur c’est l’irrésolution, ils sont ouverts à telle chose et à telle autre. En réfléchissant plus longuement, ils peuvent trouver du goût à presque tout. Ils acceptent les concessions, qu’on leur fasse changer d’avis. Mais la résolution est nécessaire afin de ne pas se laisser aller à des concessions sur toute chose. Les hommes veulent faire une chose mais aussi l’autre, participer tout en gardant leurs distances. Ils veulent être semblables tout en étant autres. L’individu irrésolu est soumis à l’influence de ses semblables, au poids de tous les autres. Étant irrésolu, il va se rallier à eux. A moins qu’il ne se décide à la différence. En fait, il préfèrerait ne pas choisir : être semblable, tout en étant autre. Qu’il veuille être comme les autres ou différent d’eux, il veut la même chose qu’eux. Il ne fait que se rallier aux autres. Les autres ne paraissent semblables qu’à distance. L’individu croit qu’il est unique, qu’il se différencie des autres, qu’il est autre. Il est l’un d’entre eux. Lui-même fait partie de tous ces autres qui se rallient les uns aux autres dans la différenciation et l’imitation. Il faut donc toujours une chose pour laquelle il n’y ait pas seulement à différencier et à décider mais qui donne aussi lieu à se différencier et à se rallier. C’est uniquement ainsi que se renouvelle constamment une société composée de ceux qui veulent être semblables tout en étant autres. Donc quelque chose doit être sacrifié. Peu importe ce que c’est. La chose disparaît derrière la simple occasion d’une imitation et d’une différenciation sociales. Il faut donc constamment que quelque chose se produise pour permettre d’être, toujours d’une autre manière, différent des autres. Quelque chose de nouveau doit encore et toujours être sacrifié. Le nouveau s’affadit pour devenir simplement autre, puis il s’achève en un quelque chose (n’importe lequel) d’indifférent qui donne l’occasion de se comporter, face à lui, comme les autres ou différemment d’eux. Mais la monotonie de cette houle, toujours semblable, peut subitement se transformer en attention, lorsque l’indifférence des modes se métamorphose en une indifférence sceptique, en philosophie. Une opinion demeure rarement seule. Elle suscite la contradiction. Une affirmation en appelle une autre. La raison oscille entre opinion et contre-opinion. Lorsqu’elle parvient à mettre un terme à cette oscillation, ses affirmations, ses opinions, ses appréciations s’annulent les unes les autres. La perception, qui s’était fixée sur elles, se libère : le scepticisme. S’ouvre alors un espace libre de tout préjugé. A l’intérieur, tout a la même valeur et est incomparablement autre que ce qui avait été affirmé ou signifié auparavant. Dans le même temps, l’indifférence sceptique est un état d’âme, état d’impassibilité. La philosophie et les passions semblent s’exclure l’une l’autre de manière disjonctive (ou bien/ou bien). Pourtant, la philosophie n’est rien d’autre qu’une exigence passionnée de scepticisme, de connaissance, de vision, de savoir, de tranquillité d’âme. Mais la passion philosophique ne parvient qu’indirectement à son but - par une renonciation qui échoue. Sextus Empiricus raconte qu’Appelle acheva une peinture figurant un cheval en cédant à la colère et en jetant une éponge sur la toile, après avoir vainement tenté de peindre l’écume sortant de la gueule de l’animal. La passion (l’écume sortant de la gueule) se refuse à la philosophie, jusqu’à ce que la philosophie, renonçant à elle-même, se reconnaisse en tant que passion (le jet de l’éponge). La philosophie ne peut se différencier de la vie quotidienne que lorsqu’elle comprend celle-ci comme le non-autre (das Nichtandere) de ce qu’elle est. Presque rien ne sépare le scepticisme de la contemplation de la métaphysique. Il suffit d’élever le semblable jusqu’au même. L’un est comme l’autre, dit le sceptique, chacun possède la même importance, la même valeur, méritant d’être considérée. L’un n’est pas comme l’autre, dit le métaphysicien, il est à la fois différent tout en étant le même. Toutes les différences renvoient à une indifférence. Il la nomme Nature, Être, Esprit ou l’Un. Cet Un et Même est autre que tout ce qui est autre et il est pourtant le seul, face à tous les autres, à être le non-autre (das Nichtandere). Dans tout ce qui est déterminé et différencié, prêtons attention à un indéterminé, un non-différencié (ein Ununterschiedenes), un autre, qui est un non-autre (ein Nichtanderes) ! La philosophie oscille entre scepticisme et métaphysique, c’est-à-dire dogmatisme. C’est pourquoi elle est constamment la tentative de faire de cette alternative (ou bien/ou bien) un non seulement mais encore, d’opérer une médiation entre les deux côtés et ainsi de mettre un terme à son oscillation. La philosophie, c’est le désir d’un « Je ne sais pas ce que c’est » (Socrate) : le savoir, l’esprit, la sagesse. La philosophie se tient dans l’incertitude du savoir et du non-savoir (das Nichtwissen). Le dogmatisme donne de l’importance à ce qui est du côté du savoir, le scepticisme à ce qui est de l’autre côté. Aucun des deux côtés ne peut être satisfait de lui-même. Tous deux visent ce qui leur fait face. Le savoir tente de se convaincre de son erreur, de se démasquer en tant que prétendu savoir, de rester conscient de son non-savoir. C’est pourquoi le non-savoir doit constamment être porté au dernier stade de la connaissance, afin d’être une « savante ignorance » (Nicolas de Cuse). Mais comment le savoir peut-il conserver en lui le non-savoir, cet autre de lui-même ? De son point de vue, il voit cet autre comme un non-encore (ein Nochnicht). L’autre est toujours menacé de méconnaissance. Il se dérobe à la manière qui est celle du savoir et de la possession. Il surprend et vient à la rencontre. Avec sa préférence marquée pour le savoir et le non-savoir, la philosophie méconnaît aisément l’autre. La forme suprême de la rencontre, ce n’est pas la rencontre avec quelque chose, mais avec quelqu’un. La philosophie a facilement tendance à confondre l’autre (den Anderen) et ce qui est autre (das Andere). Elle connaît pourtant l’autre depuis toujours, en tant qu’ami, avec lequel elle peut « philosopher ensemble », c’est-à-dire ni plus ni moins commencer véritablement à philosopher. La philosophie signifie la raison, l’élucidation (Aufklärung) du mythe. Le mythe se révèle être mythologie. Lui aussi contribue à élucider : il raconte des histoires. La philosophie est-elle autre chose qu’une mythologie de la raison dont la doctrine divine s’appelle la métaphysique et dont la relativisation sceptique utilise le pouvoir des différents dieux les uns contre les autres, afin de le restreindre ? Pas d’amitié sans rivalité. Les amis ont bien trop d’intérêts communs pour cela. On ne saurait ignorer que la philosophie rivalise avec l’art. Face à lui, elle oscille entre bannissement et abandon de soi. L’altérité de l’art est trop proche d’elle. Peut-être la philosophie n’est-elle rien d’autre que l’art de la richesse d’expression à l’aide d’un vocabulaire très restreint, réglementé et que l’on a soi-même choisi de limiter, et l’art une métaphysique mythologique qui, avec esprit et ironie, brise son dogme à la manière sceptique en une multiplicité d’histoires et d’images. Il se peut d’ailleurs que le Mythe ne se distingue du Logos que par le fait qu’il répète plus souvent la même chose avec d’autres mots. Le philosophe est un autre à lui-même. Le sceptique essaie de convaincre le dogmatique qui est en lui et le dogmatique, le sceptique. C’est en voulant conduire au silence son côté opposé, qu’il suscite véritablement sa naissance. L’homme est un autre à lui-même. Au-delà de lui-même, il se retourne pour se regarder et se voit comme un autre parmi les animaux. Mais la différence est infiniment petite. Presque rien ne différencie son code génétique de celui des autres. C’est pour cette raison qu’il méconnaît les animaux de manière scientifique ou anthropomorphique. Mais il est en mesure de les rencontrer. L’homme est l’animal qui n’est pas constaté (Nietzsche). Il s’en va osciller au-delà de lui-même, un roseau fragile, écrit Pascal, mais qui pense. Mais que veut dire penser (pensare) ? Balancer, soupeser, osciller. L’homme est le roseau qui se voit balancer. Il se courbe avec le vent. Celui qui oscille incline à l’opportunisme. Celui qui se voit osciller peut aussi se résoudre à la résolution. Il peut se décider en faveur de l’autre, qu’il est également, s’engager et s’obstiner jusqu’à l’entêtement. Il s’élance pour atteindre l’autre, qui est en même temps le seul et unique non-autre (das Nichtandere), puis retombe vers les nombreux autres, qui ne sont pas autres que lui-même.
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