Sheela Gowda
invitée par Suman Gopinath
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| photo: Blaise Adilon |
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photo: Blaise Adilon |
« Ground », 2007
Photographies, 17 pierres à meuler, moules en plastique
Les pierres sont disséminées dans la ville et à proximité ou dans les lieux d’expositions.
Chaque pierre: 51 x 51 x 51 cm
Courtesy de l'artiste.
SHEELA GOWDA
née en 1957 à Bhadravati, Inde vit et travaille à Bangalore
Les sculptures et installations de Sheela Gowda sont souvent composées de bouses de vache qui servent aussi
bien de combustible que de matériau de construction dans l’Inde rurale. Pour la Biennale, Sheela Gowda crée
une nouvelle pièce: un ensemble de pierres à cuisson utilisées dans les cuisines traditionnelles indiennes
avant d’être rejetées hors des foyers. Elle photographie et moule ces éléments dans leur contexte pour
ensuite les disperser à l’intérieur et à l’extérieur des lieux d’expositions.
SUMAN GOPINATH
née en Inde en 1962 vit et travaille à Bangalore
Suman Gopinath est pendant neuf ans commissaire pour la Sakshi Gallery, puis, après un an à Londres au Goldsmiths College,
fonde et dirige en 2005 Colab Art & Architecture à Bangalore.
sheela gowda utilise des matériaux, substances et procédés qu’elle emprunte à la culture
indienne traditionnelle, tout autant dans sa dimension sacrée que dans ses implications
domestiques. Brouillant délibérément la limite entre art et artisanat, et entre les
univers créatifs, politiques et domestiques, elle met en question le rôle de la subjectivité
féminine dans le melting-pot de religion, de nationalisme et de violence qui constitue la
société indienne contemporaine.
Cela raconte l’histoire d’un décalage,
parfois de quelques mètres seulement.
Le décalage se produit vers l’extérieur depuis l’intérieur d’un espace défini, depuis l’intérieur
profond de l’espace privé d’une maison. Mais l’extérieur, ici, n’a pas grand chose à voir avec
l’espace public, tel qu’une rue pourrait l’être. L’extérieur peut seulement être caractérisé ici
comme étant « non intérieur ».
La pierre de meulage, un outil important dans les cuisines, chargé de connotations rituelles, était placée sur le sol des cuisines lorsque les maisons de ce quartier de Bengalore furent
construite il y a plus de cinquante ans. La pierre était placée ainsi comme pour toujours,
immuable, lourde de plus de 200 kilos. Les femmes de la maison, assises à même le sol,
réduisaient en poudre les épices du menu quotidien, tournant le pilon dans la pierre, jour
après jour, année après année.
Aujourd’hui, avec un programme immobilier dont les prix montent sans cesse, les propriétés
changent de main et les vieilles demeures sont démolies. Peut-être les nouveaux propriétaires
en bâtissent-il une autre, plus vaste et mieux équipée. Aujourd’hui, les femmes au foyer ne
sont plus assises par terre. Et les gens utilisent désormais un mixer électrique, ce qui signifie
que les épices sont coupées et non plus réduites en poudre.
La pierre à meuler doit partir, comme le plâtre des vieux murs. Mais au contraire du plâtre
dont on se débarrasse pour laisser la rue propre, personne n’ose faire de même avec la pierre à meuler. Personne n’ose la détruire non plus, car sa destruction pourrait être lue comme
quelque chose d’irrévérencieux ; la pierre à meuler est un objet trop chargé, trop plein de
mémoires, d’usages et de significations.
Ainsi, chacun « laisse aller », tout comme on laisse aller dans la rue les veaux masculins et
les vaches qui ne donnent plus de lait. Presque un symbole d’inertie, la pierre ne va pas bien
loin, parfois juste un peu plus loin, à la base d’un pylône électrique ou dans un fossé, pour
rejoindre d’autres pierres à meuler. Le décalage est ainsi presque justifié comme une coutume
et ces pierres mises côte à côte transforment les lieux qu’elles occupent en quasi-cimetières.
Là, elles gisent et personne ne les voient plus. Si elles ne gênent pas le trafic routier, la municipalité
ne les voit pas non plus. Elles deviennent invisibles.
Même s’il est ténu, ce mouvement de la pierre à meuler doit impérativement lui faire franchir
une frontière. Le déplacement a eu lieu avant l’intervention de l’artiste. Lorsque 17 pierres à
meuler sont envoyées d’Inde vers la France, l’artiste établit un mouvement à travers une frontière.
Lorsque les pierres gisent dans une rue de Lyon comme elles gisent dans les rues de
Bengalore, elles deviennent de nouveau visibles.
Le long voyage depuis Chennai à travers la mer Arabe, le canal de Suez et la Méditerranée
jusqu’à Lyon permet de mettre en perspective différentes coutumes, lorsque la distance
importe moins que la traversée d’une frontière. Et de nouveau, le décalage se situe moins
d’un point de vue géographique que d’une sphère culturelle à l’autre.
Maintenant qu’elles sont de nouveau visibles, les pierres peuvent désormais raconter leurs
histoires.
Esteeorzed
Août 2007
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