|
Le Monde, 12 septembre 1998, Paris
La huitième Biennale de Lyon a invité une trentaine de compagnies pour s'exprimer, jusqu'au 29 septembre, sur le thème de cette mer qui sépare autant qu'elle relie les hommes et les cultures de part et d'autre de ses rivages
|
|
LYON Mediterranea. Thème beau et brûlant que celui de la huitième Biennale internationale de Lyon. Qu'est-ce que la Méditerranée aujourd'hui ? l'Algérie et la guerre civile, le conflit israelo-palestinien qui n'en finit jamais, le Liban qui ressuscite, la Grèce bien sûr, l'Egypte, la Turquie mais aussi l'Italie, l'Espagne... A quelques jours de l'ouverture de la manifestation, on a rencontré quatre chorégraphes qui vivent et créent en France. I'Espagnole Blanca Li (Paris), les Algériens Raza Hammadi, Mourad Merzouki (Paris, Saint-Priest), la Tunisienne Hela Fattoumi (Paris): que représente pour un créateur qui vit dans les grandes villes, ou dans leurs banlieues, cette Méditerranée dont il est éloigné géographiquement, physiquement ? Est-elle toujours la terre nourricière, solaire ? Comment traduire avec son corps la danse, les sentiments d'amour, de haine, ou de désespoir qu'elle provoque ? Paradoxes de la Méditerranée. Elle relie des langues, des cultures, des religions différentes Islam, catholicisme, Eglise orthodoxe. "Tout cela parce que la Méditerranée est un très vieux carrefour. Depuis des millénaires tout à conflué vers elle, brouillant, enrichissant son histoire : hommes, bêtes de charge, voitures, marchandises, navires, idées, religions, art de vivre. Et même les plantes", écrit Fernand Braudel. Vingt ans après, autre analyse, plus brutale, celle de Raza Hammadi, né en Algérie, petite enfance en Tunisie, fils de l'immigration - il est le fondateur de Ballet Jazz Art Productions: "La Méditerranée est une déferlante qui s'étend bien au-delà de Marseille. On la trouve au nord de la France, et dans toute l'Europe du Nord. Elle est remontée avec les flux migratoires. Elle n'est plus cantonnée "en-bas". La Méditerranée, c'est ce qui m'empêche de dormir! On est des Méditerranéens du quart-monde, pas de l'Europe." LA MER NOURRICERE Le ton est donné: l'Algérie, directement ou indirectement, mais aussi la jeunesse des cités, ici et là-bas, seront présentes dans Murs-Murs de la Méditerranée, oeuvre collective, consignée par Raza Hammadi, Saddok Khechnana, Ibrahim Arbia pour la chorégraphie; Belkacem Hadjadj, cinéaste kabyle, auteur du très remarqué "Machaho", signe la mise en scène; Steve Shehan, la musique et Rémi Nicolas, les lumières. Les costumes ont été donnés par Xüly Bet - "net et cash" apprécie la compagnie. Et mon tout est placé sous la responsabilité artistique et financière de Chérif Chikh. L'équipe est installée à Paris, rue de la Guadeloupe, et accueillie en résidence de travail à l'Espace Germinal de Fosses, dans la banlieue nord... Tout autre est l'inspiration de Blanca Li, la native de Grenade dont l'arrivée à Paris il y a six ans, avec Nana et Lila, sur la musique des Gnawas de Marrakech, a immédiatement divisé le monde de la danse - des fans, des détracteurs, et ça continue, ce qui est toujours bon signe. "J'étais déjà plongée dans Le Songe du Minotaure quand Guy Darmet, directeur de la Biennale, m'a contactée, raconte Blanca Li. Ce désir de Grèce m'est venu en 1996 après que j'ai chorégraphie la danse de Calypso et des déesses dans le film L'Odyssée, d'Andrei Konchalovsky. Moi qui suis si urbaine, qui crée avec beaucoup d'accessoires, j'ai eu soudain envie d'une pièce solaire, de lenteur, d'une danse qui aurait corps pour unique objet. Je me suis immergée dans le sujet. En regardant les frises, les sculptures si dansantes, le travail était à moitié fait ! La Méditerranée, je n'ai jamais peur dans son eau transparent alors que je me sens étrangère dans, toutes les autres mers. De plus pour moi, c'est la mer des sardines!"
|
Humour à la Blanca Li ? Les goûts, les odeurs, la mer qui nous rit. Braudel, toujours lui, parle de villes "qui depuis des siècles surveillent et mangent la mer.." Hela Fattoumi, née à Tunis (mais grandie en France), travaille depuis dix ans avec Eric Lamoureux, avec plus d'une douzaine de créations à leur actif: la Biennale est pour elle l'occasion de se pencher pour la première fois directement sur ses origines. Avec en tête l'idée d'un solo, elle est partie travailler à Tunis au Théâtre national, situé dans le palais Halfaouine (et dirigé par Mohamed Driss): "Je n'ai pas eu le temps de connaître ce pays, mais la Tunisie est perceptible dans mon éducation. Je parle arabe. Quand les origines se taisent, elles resurgissent. Peut-être fallait-il que j'attende ma maturité de femme et de chorégraphe. Pour mon solo, je suis arrivée en studio sans rien préparer, j'ai retrouvé dans mon corps des traces, des endroits qui ont fixé la mémoire, des douleurs, des luttes. Points névralgiques du ventre, de la nuque, des mains..." Au solo fabriqué en Tunisie, le tandem Fattoumi / Lamoureux a souhaité, de retour à Paris, ajouter une pièce pour hommes, une pièce pour femmes, frappés qu'ils ont été par ces communautés masculines, assemblées au bar, par ces femmes regroupées dans les maisons, investies selon les deux chorégraphes, d'un pouvoir "mysticoreligieux et d'une force" capable d'agir sur la réalité des hommes. "Il s'agissait de mettre en scène une sorte d'inversion des qualités habituellement attribuées aux uns et aux unes, explique Eric Lamoureux. Loukoums et sensualité du côte des hommes, éloge de leur magnifique liberté corporelle, ce que le sociologue Malek Chebel appelle "l'hommosensualité". On a eu envie de ce trouble."Les trois pièces sont réunies sous le titre de Wasla ("ce qui relie"). Comment éviter le regard qui fantasme ? Pas de risque de côté de Raza Hammadi ou d'lbrahim Arbia: "Ce projet, c'est tout ce dont j'avais envie, dit Ibrahim Arbia. Car cette Méditerranée, elle a toujours été là, elle est en nous. Elle est un mur entre nous et l'Europe. L'avantage du spectacle vivant est qu'on passe d'une rive à l'autre sans passeport. L'Algérie dans son rapport aux jeunes des banlieues, un terrain qu'on connaît, on en vient, même si on n'y habite plus. C'est une jeunesse en attente accélérée. Elle est rapide, veut tout sans sommations. Il y a vingt ans déjà les maisons de quartiers, les éducateurs, c'était foutu. Pourquoi ça ne pète pas ? Parce qu'il faut d'abord que ça pète dans les têtes, pour que ça pète physiquement." L'un et l'autre pensent le processus irréversible. Cocotte-Minute au bord de l'implosion. LE VIDE, LA VIOLENCE Loin de Mosaïques qui, en 1996, parlait de la génération des parents, celle du silence. Avec Murs-Murs de la Méditerranée, ils ont, comme le dit Raza Hammad, "I'impression de mettre les pieds dans le plat". En Algérie, on appelle "murs-murs" les jeunes sans travail qui passent leur temps adossés aux murs, en attente. Le vide, la violence. Comme pour Héla Fattoumi et Eric Lamoureux le seul espoir viendrait des femmes: "Elles, elles arrivent. Murs-Murs leur fait une large place" dit Ibrahim Arbia. Blanca Li, qui ne travaille qu'avec des filles, a sélectionné des garçons pour sa création : "La Grèce sans garçon mais c'était impossible !", rit celle qui aime tant les travestis, I'ambiguité. A l'image du Minotaure, mi-homme, mi-bête... "Je me suis inspiré des femmes qui, en Crête arrêtaient les taureaux par les cornes - elles plaisent à l'Espagnole que je suis - mais aussi des Olympiades, de la guerre des Amazones. J'ai peur que ce soit trop Lyrique, mais c'est ce dont mon corps a envie aujourd'hui. Rien à voir avec l'état d'esprit qui était le mien quand j'ai créé en 1997, Stress (PPLP, Pète pas, les plombs)." Serait-elle devenue néoclassique, Blanca Li l'extravagante ? On respire en apprenant, qu'il y aura "un tapis roulant pour accentuer les effets de frises", mais aussi des satyres, des bacchanales, du sexe enfin. Ouf ! Dominique FRETARD |